| Le président Kagame à coeur ouvert. |
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Colette Braeckman 06/09/08
La campagne électorale vient de s’ouvrir, les élections législatives sont prévues pour le 15 septembre. Quel sens donnez vous à ce scrutin ? Il s’agît d’un processus démocratique. Les Rwandais, après l’histoire terrible qu’ils ont vécue, ont le droit de choisir librement et régulièrement leurs dirigeants. Ces élections vont aussi permettre aux citoyens de sanctionner les performances de leurs élus, de mesurer le travail fourni par les partis. Pour le FPR en particulier, ce sera l’occasion de mesurer le chemin parcouru dans notre environnement politique. Il y a cinq ans que vous avez été élu à la tête de l’Etat. Quel est votre propre bilan ?
Lorsque je regarde en arrière, que je considère non pas ce que j’ai fait moi-même, mais bien le gouvernement, les élus et tous les Rwandais, je constate que ce pays a bataillé, travaillé très dur et que les résultats ont dépassé nos espérances. Certes, bien des problèmes subsistent, il y en a même beaucoup mais quand on voit tout ce qui a été fait, dans le domaine social, économique, politique, je crois que nous avons vraiment fait de notre mieux. Plus important, nous gardons l’esprit ouvert, nous analysons ces divers processus et essayons de tirer les leçons des erreurs qui ont été commises.
Quelles seront vos prochaines priorités ?
Toutes nos priorités découlent de la réalité du Rwanda : il s’agît toujours d’un pays pauvre, sous développé…C’est au Parlement qu’il appartient de harceler le gouvernement pour qu’il atteigne ses objectifs. En novembre 2007, la Commission chargée d’établir l’implication de la France dans le génocide vous remettait son rapport, après 18 mois d’enquête. C’est en août 2008 que, finalement, vous avez pris la décision de le publier. Pourquoi ce délai ? De toutes façons, il n’a jamais été question de ne pas publier ce rapport. Cela devait se faire. Mais nous avons pris le temps de le lire attentivement, de discuter de son contenu en Conseil des Ministres, de bien le comprendre, de prévoir les questions qui pouvaient se poser, les réponses à y apporter. Nous devions aussi réfléchir aux implications, entre autres diplomatiques qui allaient en découler, prévoir la suite que nous allions donner à ce rapport. Au cours des réunions ministérielles, nous avons parfois du donner la priorité à d’autres questions plus urgentes, postposant ainsi par trois fois l’examen du rapport. Quelles suites peut – on attendre ?
Nous attendons que les gens prennent connaissance de ce document, le lisent, le comprennent. Nous attendons que les Français et ceux qui sont proches d’eux expriment leurs réactions. Depuis que le document est diffusé, nous constatons aussi que davantage d’informations nous parviennent. Des gens qui s’étaient tus jusqu’à présent confirment ce que nous disons et nous apportent des faits nouveaux, des éléments supplémentaires. Même moi qui connaissais un certain nombre de choses sur ce sujet, j’en apprends encore ! Je crois que la Commission a travaillé de manière très professionnelle. A l’aveniR, les juges rwandais pourraient ils émettre des mandats d’arrêt à l’égard des personnalités françaises citées dans le rapport ?
C’est une possibilité que nous entisageons et pour laquelle nous demandons L’avis de spécialistes.. Pourriez vous charger Interpgl de mettre en œuvre des mandats d’arrêt contre des ressortissants français ? Je ne peux rien dire de certain dans ce sens. Je laisse les inst!nces judiciaires décider et Opérer dans les cadres légaux apprmpriés. Une solution Aolitique pourrait-elle encore être envisagée avec la Francd, grâce par exemple à Bernard Kouchner qui reviendrait à Kigali. Ou bien êtes vous décidé à aller jusqu’`u bout ?
Rien n’est encore figé, ni dans un selr ni dans l’autre. Dans ce monde, ce n’est pas comme çà que les choses se passend Dans cette épreuve de force engagée avec la France, avez-vous obtenu le soutien de l’Union africaine ?
Certainement, nous sommes très soutenus. L’appui que nous avons obtenu est également révélateur des relations qui existent entre l’Occident et les pays pauvres de notre continent. En fait, on nous a appuyés à cause de la gravité des faits eux-mêmes, mais aussi parce que beaucoup de ces pays ont connu des cas comparables. Mais jusqu’à présent, ils n’avaient pas osé exprimer leurs griefs publiquement. Soit parce qu’ils étaient trop faibles, soit parce qu’ils avaient peur des conséquences graves que cela pouvait entraîner. En effet, les pays, la France ou d’autres pays, qui avaient perpétré ces injustices pouvaient faire pression sur eux ou même leur faire perdre le pouvoir à leurs dirigeants… Vous êtes souvent présenté comme « l’ennemi de la France ». Vous considérez vous comme tel ?
Ce n’est pas exact. Je ne suis pas du tout l’ennemi du peuple français, je fais la différence entre un groupe de gens qui, en France, a été complice du génocide et l’ensemble de la population française que je ne tiens pas pour responsable. Il est certain que je suis l’adversaire de ceux qui, dans le passé, ont soutenu les injustices commises à l’encontre de mon pays ou qui aujourd’hui encore n’y voient rien à redire. Mais ce sentiment ne vise pas le peuple français lui-même. La distinction est claire.
Participerez vous au sommet de la francophonie au Québec cet automne ? Je constate que vous ne parlez toujours pas le français… C’est tout à fait exact. Mon français est toujours mauvais et comme dans ces réunions de la francophonie il n y a pas de traduction, je risquerais d’être perdu. Aussi je préfère ne pas y aller… Que vous inspire le geste de l’Italie, qui va rembourser 5 milliards de dollars à la Libye, au titre de dédommagement pour la colonisation ? Ce geste ouvre un débat très intéressant, car il s’agit de reconnaître et réparer les injustices commises durant la période coloniale. Or ces injustices là étaient beaucoup, beaucoup moins graves que celles qui ont été commises par d’autres puissances coloniales, la France ou la Belgique, ce n’est pas comparable. Théoriquement, sur cette base là beaucoup de pays d’Afrique pourraient ouvrir un débat, le Rwanda, en principe, pourrait se tourner vers la Belgique… La Belgique a-t-elle joué un rôle de médiateur dans votre conflit avec la France ?
Non, elle a simplement fait office de boîte aux lettres, puisqu’il n’y avait plus de représentation diplomatique française à Kigali. Avec les Belges, nous n’avons pas de problèmes… Mais dans cette affaire, la Belgique était obligée d’appliquer le mandat espagnol, elle n’avait pas le choix… Ici, les Belges se sont crus obligés de croire le juge sur parole, sans même vérifier ses allégations, sans entendre notre version des choses… Tout cela pose un vrai problème au niveau de l’Union européenne, un problème qui mérite d’être sérieusement examiné. D’ailleurs tous les pays n’interprètent pas ces directives européennes de la même façon… Nous avons stoppé toute la délégation, car pour nous, si un de ses membres est attaqué, c’est comme si le pays lui-même l’était. C’est une question de dignité. Certains hommes d’affaires et investisseurs belges qui se trouvent au Rwanda ont des problèmes avec la « Rwanda Revenue Authority »,l’institution chargée de percevoir les impôts. Certains songent à quitter le pays, d’autres se demandent si les Belges sont encore les bienvenus au Rwanda ou si on les décourage au profit d’autres partenaires…
Ma réponse, c’est que nous avons plus de problèmes avec ces Belges là qu’avec n’importe qui d’autre ! Le seul fait qu’ils soient ici démontre déjà que nous n’avons rien contre eux. La Rwanda Revenue Authoriry a la réputation d’être implacable, même les Rwandais se plaignent…
Oui, mais elle ne vise pas que les Belges. Il est arrivé que des sociétés contestent les impôts qui leur sont réclamés, menacent d’aller en justice et par la suite, lorsqu’elles sont confrontées aux documents que nous produisons, elles finissent par céder… Le Rwanda a envoyé 2000 hommes dans le Darfour, ils participent à la force mixte ONU-Union africaine. Le général rwandais Karake Karenzi, qui dirige cette force, est contesté, et son nom est cité dans l’acte d’accusation du juge espagnol. S’il devait quitter le Darfour, comment réagirez vous ?
Pour moi, les accusations contre Karenzi sont de la même eau que celles du juge Bruguière, elles ne sont pas isolées. Les combats ont repris au Kivu, entre les forces armées congolaises et les troupes du général Laurent Nkunda. Quel peut être le rôle du Rwanda ?
Je ne veux plus m’occuper moi-même de cette question, je laisse cela à d’autres, à notre ambassadeur pour les Grands Lacs, à nos diplomates. L’an dernier, à la demande de Kinshasa, je suis intervenu auprès de Laurent Nkunda. Des officiels congolais, dont le général Numbi, sont venus à Kigali et à leur demande, je leur ai donné un hélicoptère pour qu’ils puissent aller rencontrer Nkunda quelque part au Nord Kivu, en compagnie du chef d’état major rwandais. Le contact eu lieu, une solution politique a été décidée et les troupes de Nkunda ont accepté d’être réintégrées dans l’armée congolaise. Tout de même, une conférence a été organisée à Goma en janvier, où tous les groupes se sont exprimés, où un processus de paix a été enclenché…
C’est vrai, les Congolais l’ont fait, mais leurs esprits étaient ailleurs, comme si, en même temps ils étaient aussi en train de prévoir autre chose. L’initiative de Goma était positive, certes, mais je ne suis pas sûr que les dirigeants congolais étaient réellement convaincus qu’il s’agissait là de la bonne marche à suivre. Quelles sont les ressorts réels du combat de Nkunda ? S’agît il de l’insécurité que connaîtraient les Banyarwanda (Congolais d’expression rwandaise)? Cela ne fait aucun doute. Il ne s’agît pas seulement des Mai Mai (milices congolaises) ou les FDLR (Forces pour la démocratie et la libération du Rwanda, composé de Hutus rwandais) mais de l’élite politique congolaise elle-même qui crée de l’insécurité sur une base ethnique. Vous savez, même si demain, par miracle, les Banyarwanda disparaissaient du Congo, d’autres problèmes surgiraient aussitôt, avec d’autres groupes ethniques, les Bashi combattraient d’autres tribus dans le Sud, les Bahunde se battraient dans le Nord. Tout cela découle du fait qu’au Congo, le pouvoir politique est obtenu sur une base ethnique…Dans ce pays, la principale manière d’accéder au pouvoir est de manipuler des forces souterraines, de jouer avec l’ethnicité, tous les politiciens pratiquent cela…… Comment analysez vous l’action militaire engagée l’an dernier contre les forces de Nkunda ?
Tout le monde avait mis le président Kabila en garde, lui avait dit que ses forces ne pourraient pas l’emporter. De fait, avant même d’engager le combat, les Congolais s’étaient enfuis. Or ils étaient 20.000 devant les 3000 hommes de Nkunda. Ces derniers n’ont plus eu qu’à se servir des armes laissées par l’armée congolaise. Maintenant Nkunda a plus d’armes que ce dont il a besoin, des Katiouchas, des RPG, des mitrailleuses, des munitions…Et après cela, Kabila va raconter que le Rwanda fournit des armes à Nkunda ! Ce n’est même pas nécessaire. Tout cela pour vous dire que ces incidents isolés ne sont pas l’essentiel. Le vrai problème est le management politique. Kabila ne peut ou ne veut s’y atteler et il continue à manipuler l’opinion. Kamerhe, l’abbé Malu Malu avaient cependant essayé de trouver une solution politique… Oui, c’est vrai mais ce n’est pas Kamerhe qui contrôle l’armée, c’est Kabila. Celui qui parle aux commandants sur le terrain, c’est le président. Vous voyez, il y a un double langage tout le temps… Allez vous appeler Kabila, lui parler au téléphone ? Non nous ne sommes plus parlés depuis longtemps. D’une certaine manière, j’ai renoncé, j’ai le sentiment d’avoir été utilisé, puis abusé, et accusé aussi. Je laisse tomber, qu’il fasse comme il l’entend… Vous rendrez vous cet automne à Kinshasa pour participer à la conférence sur la sécurité dans la région des Grands Lacs ?
Non, je n’en ai pas l’intention. J’ai perdu l’appétit d’apporter ma contribution à ce processus, je vous l’assure, je n’en ai plus envie. Que pensez vous de la candidature de Barack Obama ? Je suis témoin de l’enthousiasme qu’elle suscite dans toute l’Afrique et cela m’inspire plusieurs réflexions. Tout d’abord cette candidature en dit long sur le système politique américain, qui permet à un homme qui a du sang noir de se porter candidat à la présidence. En Europe ce ne serait pas imaginable, mais surtout, il y a des pays membres de l’Union africaine, -que je nommerai pas-, où il serait impensable qu’un Noir devienne chef d’Etat. Cela étant, Obama est d’abord Américain, et ce sont les problèmes des Etats-Unis qu’il va être appelé à résoudre. C’est l’Amérique qu’il va changer et qui va le changer, pas l’Afrique. Les Africains peuvent être enthousiastes à son sujet, mais ils ne doivent pas oublier que leurs problèmes, ils devront les résoudre eux-mêmes. Ce sont les Africains qui relèveront l’Afrique, et personne d’autre…
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