Bemba, Nkunda, réconciliation nationale : les Congolais attendent des vrais signaux forts.

Kenge Mukengeshayi

18/09/07

 

jean-pierre-bemba.jpgPlusieurs commentaires, généralement louangeurs, continuent de saluer, depuis le week-end dernier, la conférence de presse du chef de l’Etat. Il est vrai que Joseph Kabila a paru à cette occasion plus détendu, plus enjoué et même un brin taquin vis-à-vis des journalistes qui ont, dans l’ensemble, apprécié cette ambiance plus chaude, plus accueillante et plus hospitalière. Un climat, en fait, qui a tranché avec l’atmosphère quelque peu militaire qui avait, après les événements des 22 et 23 mars, dominé la conférence de presse du lundi 26 du même mois.
Reste, sur le fond, que pour tirer les véritables enseignements de cette rencontre, on ne peut qu’être dubitatif tant nombreux sont parmi nous qui s’attendaient à voir le chef de l’Etat donner, déjà à ce stade, la clé de lecture de l’évaluation promise par le premier magistrat congolais, son point de vue sur le fonctionnement des institutions, enfin la direction à suivre, objectifs et moyens chiffrés à l’appui.

Malheureusement, le sentiment qui se dégage de l’exercice présidentiel est qu’il nous faudra encore et toujours faire preuve de patience, nager dans le flou, attendre des réglages incertains et regarder la coalition majoritaire tenter de se dégager un nouvel équilibre interne. Quant à savoir quelle vision les Congolais doivent avoir de l’avenir, comment ils entendent vivre ensemble et bâtir la main dans la main leur pays, il faut avouer que nous sommes restés sur notre soif. Il faut reconnaître que nous n’avons pas été entraînés dans un puissant rêve de puissance, de grandeur et de prospérité comme en font toutes les nations déterminées à jouer un rôle de premier plan dans l’histoire des peuples.
L’illustration la plus parfaite en est la désormais célèbre affaire Laurent Nkunda. Dont il faut retenir, pour l’essentiel, qu’il n’y aura aucune négociation. Qu’on le déplore ou qu’on s’en félicite, là n’est sans doute pas la question. Tout en notant, tout de même, que c’est la première fois, enfin, que Kinshasa ose s’exprimer officiellement sur ce dossier, on ne peut pas ne pas remarquer, d’une part, que cette position tranchée irrite quelque peu la Communauté internationale de moins en moins encline à jouer au sapeur-pompier même pour des incendies qu’elle a elle-même contribué à allumer. Et, d’autre part, qu’elle ne s’embarrasse pas de mettre en lumière le fait que Kinshasa qui dit non aujourd’hui, sans explication, à la négociation, avait déjà, tout aussi sans explication, négocié en janvier dernier, à Kigali, avec le même général dissident.
Forcément, il y a encore et toujours un dindon de la farce quelque part. En attendant, la question sera de savoir qui a finalement sorti Nkunda du bannissement dans lequel le maintenait le fameux mandant d’arrêt international et qui lui a donné les moyens politiques et psychologiques grâce auxquels il aspire désormais à devenir un acteur incontournable sur la scène politique congolaise. La conférence de presse du Président de la République, il est vrai, n’a pas permis de répondre à cette question de fond. Quitte à installer dans l’opinion ce flou et cette incertitude qui ne donnent pas nécessairement de notre politique la meilleure image d’une démarche destinée à rassembler les Congolais, à les réconcilier, à les mettre ensemble et à les mobiliser pour les grands chantiers de la paix et du développement.

Encore et toujours des chantiers

Comble de malheur ou ironie du destin, cette absence de réconciliation nationale était déjà au cœur de la convocation du dialogue intercongolais, avant d’inspirer l’un des principaux objectifs de la transition. Ce n était donc déjà pas assez d’avoir attiré l’attention des parrains et médiateurs du processus sur le danger qu’il y avait à poursuivre ce dernier en l’état. Force est aujourd’hui de se rendre à l’évidence : plus les volcans, un à un, reprennent de l’activité dans l’Est, plus il faudra bien admettre que la thérapeutique précipitée pour le besoin de la cause n’était pas à la mesure du mal dont souffrait et continue encore de souffrir la RD Congo. Et que depuis le milieu des années 90, la réconciliation nationale reste cet interminable chantier sur lequel différents régimes et gouvernements congolais successifs se sont lamentablement cassés les dents. La situation est si cruelle que pour la Communauté internationale – qui attend toujours de voir la couleur de l’encre du mandat d’arrêt international contre le général dissident – Laurent Nkunda reste une affaire congolo-congolaise, tandis que les FDLR, interhamwe et autres résidus de l’armée du général Habyarimana relèvent de la responsabilité du gouvernement congolais, qui devrait veiller à ce que son territoire ne serve pas de terrain de repli ou de sanctuaire à des génocidaires.
Par ailleurs, on ne peut qu’être surpris de constater que le Président de la République, en tant que garant de la nation, n’a pas jugé indispensable de jouer au rassembleur, au risque d’accentuer la désaffection d’une bonne partie de l’opinion nationale. Le chef de l’Etat n’ignore pas, en effet, que 12 millions seulement des électeurs congolais s’étaient rendus aux urnes l’année dernière pour le compte de l’élection présidentielle. Ce qui signifie, en d’autres termes, qu’au moins la moitié du corps électoral avait boudé l’élection, sans évidemment compter tous les autres Congolais qui avaient estimé, pour des raisons qui leur sont propres mais aussi pour répondre aux mots d’ordre de certains partis politiques, ne pas s’inscrire sur les listes électorales. En n’abordant pas de manière franche et directe cet autre chantier, le Président de la République donne l’impression de ne pas s’apercevoir qu’un malaise couve dans le pays, que celui-ci est fracturé, qu’enfin bon nombre de nos compatriotes n’attendent que le moment et l’occasion de s’investir dans la contestation.
Au fait, la question à ce stade est de savoir si Joseph Kabila se sent ou non le Président de tous les Congolais, y compris ceux qui avaient boycotté le processus électoral, ou s’il compte les approcher dans un grand dessein de réconciliation nationale. Et dans cette dernière hypothèse, le chef de l’Etat pense-t-il que la meilleure méthodologie consiste à dire que c’est à prendre ou à laisser, ou arrivera-t-il à se convaincre qu’il existe des Congolais qui pensent différemment de lui – parce que c’est leur droit constitutionnel, qui ont une autre vision des questions qui se posent à notre pays et qui ont des revendications à exprimer par rapport à la gouvernance actuelle, plutôt que de s’aligner purement et simplement pour aller à la mangeoire.

L’affaire Bemba

Dernière illustration du grand chantier de la réconciliation nationale, l’affaire Bemba abondamment abordée durant la conférence de presse du chef de l’Etat à la faveur de la rencontre de Faro entre l’ancien Vice-président et le Président de l’Assemblée Nationale.
Ainsi s’il faut s’en tenir aux déclarations du Chef de l’Etat, il s’agit d’un dossier qui relève de la justice et du Sénat.
Il est vrai que cette réponse quelque peu lapidaire du Président de la République a dû combler quelques complexés de la coalition majoritaire, pour lesquels l’absence de Jean Pierre Bemba est le commencement de la longévité au pouvoir. Non seulement cette vision simpliste constituerait un déni de démocratie, mais aussi et surtout, le régime, tout comme les parrains du processus congolais manqueraient la caution dont ils ont tous besoin pour le crédibiliser et justifier tous les fonds qui y ont été investis par la Communauté internationale. Voilà donc pourquoi les observateurs sérieux sont d’avis que le chairman du MLC finira bien par revenir à Kinshasa. Pour la bonne et simple raison que chacun des protagonistes de ce dossier a intérêt à ce que la RDC donne à la Communauté internationale l’image d’une démocratie apaisée, avec une majorité moins triomphaliste et une opposition parlementaire accommodante. Ce qui devrait naturellement passer par quelques pressions à travers les bailleurs de fonds soudain plus réticents et plus demandeurs de bonne gouvernance, mais aussi par moins d’exigences de la part de JP Bemba.
Bref, il n’est donc pas exclu que pour le rendre plus crédible, l’accord à venir soit bientôt pris en charge par les plus hautes instances de l’ONU à la faveur de l’Assemblée générale de cette organisation internationale, les principaux protagonistes de la crise étant invités à se rendre à New York et tout le monde ayant finalement intérêt à sauver un processus aujourd’hui bien malade. En d’autres termes, le déplacement de Vital Kamerhe à Faro n’était pas qu’une simple villégiature. Et l’Eurocommissaire Louis Michel ne s’était pas rendu au même moment dans la ville portugaise pour n’y parler que de la pluie et du beau temps.

 

Le Phare

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