Lettre ouverte aux citoyens de la RDC.

ASSASSINAT D’ALBERT PRIGOGINE

 

LETTRE OUVERTE AUX CITOYENS DE LA RÉPUBLIQUE DÉMOCRATIQUE DU CONGO

Goma, le 22 mars 2008

 

Citoyennes et Citoyens du Congo,

 

Notre Papa, Albert Prigogine (ex. Ngezayo Safari) a été assassiné à 300 mètres de notrerésidence ce jeudi 13 mars 2008 alors qu’il rentrait chez nous. Les faits se sont déroulés derrière la résidence du Gouverneur, devant le T2 (bureau des renseignements militaires) età proximité du parquet. C’est en principe l’endroit le plus sécurisé de la ville de Goma appelé communément « le triangle de sécurité ». Ce crime lâche et crapuleux a été perpétré par des hommes armés en plein milieu de l’après‐midi. Notre père était un homme connu de tous pour son courage et sa ténacité dans les combatsqu’il menait.

Il était le seul opérateur économique Congolais à s’être battu pour la sauvegarde de la fauneet de la flore des Parcs Nationaux des Virunga, Kahuzi Biega, Domaine de Chasse de Luamaet du Parc National de la Garamba. Il a travaillé à côté du Dr. Jacques Verschuren, un célèbre scientifique de l’Institut Royal des sciences de Belgique pour l’aménagement écologique des parcs. Il a également été consulté pour le choix du site qui abrite aujourd’hui la Station de Recherche Scientifique de Lulimbi où il avait posé la première pierre.

 

Son engagement et sa notoriété dépassaient largement nos frontières.

 

Alors que la plupart des gens au Congo croient en la richesse des sous‐sols, il croyait en la richesse du sol, celle qui nous procure l’oxygène que nous respirons, l’eau que nous buvons, la nourriture que nous mangeons : notre mère Nature.

 

Il croyait en l’avenir du tourisme au Congo, un secteur clé et un facteur de stabilité dans le développement économique de bien d’autres pays. Il croyait au tourisme, parce qu’il croyait en l’avenir de son pays. L’expérience acquise dans ce domaine, après 30 ans d’activités, était inestimable. Inlassablement, il s’est efforcé en vain de susciter un véritable intérêt pour ce secteur dans notre pays. Il était le seul à interpeller l’opinion internationale sur le désastre écologique qui se préparait lors de l’entrée des réfugiés Rwandais en 1994. Et c’est seul également qui s’est battu contre le braconnage de tous les animaux du parc en général, des rhinocéros blancs, des gorilles de montagnes, des éléphants en particulier.

 

Connu pour être le « Guide » du parc national des Virunga, il y a guidé des personnalités telles que le Roi Baudouin et la reine Fabiola, le Maréchal Mobutu, Léopold Léonard Senghor et bien d’autres encore.

 

Il était un véritable monument et une bibliothèque de référence touristique en République Démocratique du Congo selon les conservateurs de l’Institut Congolais pour la Conservation de la Nature.

 

Jamais il n’a douté, jamais il ne s’est enfuit. Pendant que la guerre faisait rage, il était là. Alors que tout le monde essayait de fuir la colère du volcan Nyragongo, il est monté sur le Mont‐Goma pour regarder la coulée de lave puis il est rentré dormir chez lui paisiblement.

 

Lors des premières élections démocratiques que ce pays a connues, il s’est levé bien avantl’aube, heureux, confiant en un avenir meilleur pour son pays. Il a mis son chapeau, puis il est parti voter bien avant l’ouverture du bureau de vote, conscient du moment historique qu’il était en train de vivre avec les siens, le peuple congolais. Je m’en souviens parce qu’à 7h00 du matin, alors que je descendais boire un verre d’eau, il était déjà assis devant son ordinateur, souriant, satisfait du devoir accompli. Une nouvelle journée commençait et des projets fourmillaient déjà dans sa tête.

Il était un patriote, un homme de terrain. Son pays et sa famille étaient sa raison de vivre, ce pourquoi il avait oeuvré toute sa vie.

 

Il a tout investit dans sa région et n’a jamais acquis de biens à l’étranger. Pour lui, investir à l’étranger équivalait à se détourner de son premier amour, sa terre natale, le Congo.

 

Son amour pour son pays se traduisait aussi dans sa passion pour l’art congolais.

 

Il n’était pas un homme politique. C’était un homme de la Nature, un mari aimant, un père exceptionnel, un grand‐père tendre, le patriarche de toute une famille, un ami fidèle, le sheriff de toute une ville et un sage. On l’appelait le « Lion de Goma ».

 

Il croyait au mérite par le travail et nous disait souvent « Les enfants, levez‐vous ! Le monde appartient à ceux qui se lèvent tôt… Pendant que toute la ville dort, Moi je me lève tous les jours à 5 heures du matin pour bâtir notre vie et notre futur à Goma ».

 

Notre père était un homme comme il en existe peu.

 

Ses combats se concentraient principalement sur les droits fondamentaux des citoyens, comme le droit à la vie, à la santé et à l’éducation. Il a sauvé des vies pendant les guerres au péril de la sienne. Il était à l’origine de la construction de l’hôpital de Goma, à l’origine de la pétition contre la construction d’un port à proximité de la station de pompage d’eau de la ville, il était également le co‐fondateur de l’Université libre des Pays Des Grands Lacs. Il s’était battu pour le paiement régulier et l’augmentation des salaires des fonctionnaires et travailleurs de la province.

 

Avant son assassinat, il se battait pour le droit à la Justice et pour le respect de son exécution. Et c’est pour cette noble raison que notre père est mort.

 

Nous ne lui connaissions aucun problème, si ce n’est quelques litiges fonciers qui impliquent des acteurs économiques de la ville de Goma et le Gouvernorat.

 

Outre le fait que les événements se soient déroulés à 300 mètres de notre résidence, à 15h50, derrière la résidence du gouverneur, devant le T2 (bureau des renseignements militaires) et à proximité du parquet, par des hommes armés, les faits suivants sont établis:

 

‐ Notre père était seul dans sa voiture.

 

‐ C’est lui, Albert Prigogine, et lui seul qui était visé ce jour là.

 

‐ Une rafale de 7 balles a été tirée dont une lui fut fatale.

 

‐ Il a percuté un mur non loin de la résidence du Gouverneur et il a ensuite été transporté agonisant à l’hôpital de la MONUC dans un combi.

 

Nous savons également :

 

‐ Qu’un témoin oculaire, blessé par balle à la jambe, est mort à l’hôpital. Aucune autopsie ou analyse n’a pu être effectuée avant que la police ne vienne rapidement chercher le corps dès l’annonce de son décès.

 

‐ Qu’aucun militaire du T2 et qu’aucun policier gardant la résidence officielle du Gouverneur de la Province, dont les bases sont situées à moins de 50 mètres du drame, ne sont intervenus lors des tirs.

 

Depuis lors, une commission d’enquête a été créée. Elle est composée entre autre d’un auditeur supérieur militaire, d’un représentant de la 8eme région militaire, et de la policenationale ainsi que du Procureur. Alors que ces instances se doivent d’être indépendantes l’une de l’autre.

 

Sans compter que notre famille a été confrontée ce dimanche 16 mars 2008 à un aveu public d’impuissance de la part du Gouverneur : « L’autorité provinciale est incapable d’aboutir sur ce dossier, Dieu soufflera le nom des assassins aux oreilles des membres de la commission », a‐t‐il dit.

 

C’est pourquoi, malgré l’adversité, c’est avec dignité et au nom de ma famille, que je m’adresse à vous aujourd’hui :

 

Citoyennes et Citoyens, votre Excellence Monsieur le Président de la République, vos Excellences Messieurs les Présidents du Sénat et de l’Assemblée Nationale, Mesdames etMessieurs les Ministres.

 

Au regard de toute cette affaire, nous vous demandons de nous aider à chercher la vérité à travers une enquête indépendante et de garantir la sécurité de notre famille et des témoins afin que toute la lumière soit faite sur cet assassinat.

 

Au peuple congolais, je voudrais vous dire que Papa vous avait dans son coeur. Il nous racontait comment plus d’une fois vous lui aviez sauvé la vie. Nous avons été touchés par vos nombreux témoignages d’affection et de soutien. Nous savons que l’indignation gronde et combien vous êtes révoltés par la manière dont votre ami, un grand homme, a été arraché à la vie. L’homme au Stetson, à la barbe blanche, au style inimitable et à l’humour

décapant. Cet homme aux grands principes : Justice, famille, nature, respect, courage,mérite, volonté, patience et vérité. Et c’est cette vérité que je vous demande de nous aider à établir afin que justice soit faite et que plus jamais de grands hommes qui croient en l’avenir de ce pays et se battent pour lui ne disparaissent de cette manière.

 

Dieu seul a le droit de décider de la vie et de la mort de nos parents, frères et soeurs et de

nos enfants.

 

Nous faisons un appel à témoin : Nous demandons à tous et à toutes de venir nous aider à faire toute la lumière sur cet assassinat, pour que ces gens qui se considèrent au dessus des lois arrêtent de semer la terreur, la tristesse et la désolation, pour que cesse l’impunité et pour qu’enfin la paix revienne dans nos foyers.

 

Il est grand temps que le travail, le droit à la justice et au respect de son exécution, sans distinction de race, de couleur, d’opinion et de religion, soit le moteur de notre avenir.

 

Que Dieu bénisse le peuple Congolais.

 

 

Isabelle Prigogine

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